Rapport de conférence, Dr Thomas Gartmann

Raubgut – Fluchtgut (Biens volés – biens vendus au cours d'une evasion) Conférence internationale sur la recherche de provenance appliquée aux instruments à cordes frottées et le rôle de la Suisse dans le commerce d’instruments depuis les années 1930

La recherche de provenance des instruments à cordes frottées fait face à des défis encore nettement plus importants que lorsqu’il s’agit d’œuvres d’art: les différents objets sont bien plus compliqués à identifier; les pièces d’occasion subissent des modifications beaucoup plus fréquentes; et parce qu’un violon ne reste pas accroché à un mur ou enfermé dans un coffre-fort, mais est couché sur le bras de la personne qui en joue, c’est un rapport des plus intimes qui le lie à lui.

Les débats qui secouent actuellement la Suisse et le monde vis-à-vis des biens volés et cachés de la collection Bührle ont montré que le sujet des instruments de musique n’a guère été abordé. La recherche de provenance appliquée aux instruments de musique spoliés est aussi peu systématisée que dans d’autres domaines. Les chercheurs se voient confrontés à une nuée d’obstacles, en premier lieu parce que les recherches fondamentales, par exemple l’ouverture et l’inventaire des archives pertinentes, demeure encore souvent un simple désir. De plus, ce champ de recherche particulier exige une expertise multidisciplinaire.

Pour relancer des débats oubliés ou relégués au rang de tabous jusqu’à présent, l’École de lutherie de Brienz a pris l’initiative, avec le concours de l’Université de Berne et de la Haute école bernoise des arts HKB, d’organiser une conférence sur le sujet à Brienz au début du mois d’avril. On ne pourra traiter le sujet que par une approche interdisciplinaire. Pour y parvenir, des professionnels de la recherche de provenance, des historiens, des historiens du droit, des luthiers et commerçants d’instruments, des musiciens, des musicologues, des spécialistes de la restauration et de la technologie appliquée aux arts ont été réunis.

Pour commencer, une esquisse des contextes historiques selon trois perspectives – à savoir des victimes, des coupables et des objets – a été dressée: Sophie Fetthauer (Hambourg) a exposé les défis du Lexikons verfolgter jüdischen Musikerinnen und Musiker der NS Zeit (Lexique des musiciens juifs persécutés pendant le régime national-socialiste) (LexM), dont les biographies sont souvent interrompues, notamment lorsqu’il s’agit de scènes libres et de régions de l’est de l’Europe qui sont de nouveau en proie, à cette heure-ci, à de bien sombres actualités. Citant la spécificité de la musique, Michael Custodis (Münster) a présenté l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (Équipe d’intervention du Reichsleiter Rosenberg) comme une agence de spoliation des biens culturels auprès de laquelle les musées, les orchestres et les scientifiques passaient véritablement commande, le plus souvent en secret: une omerta que l’on peut observer dans d’autres domaines. S’appuyant sur de nombreux exemples, Carla Shapreau (Berkeley) a montré les mécanismes du pillage de masse, non seulement celui dont furent victimes les Juifs, mais aussi les Sinté.

Le négociant en violons Robert Brewer Young (London) a quant à lui fait état de l’importance qu’il y aurait, du point de vue du commerce de violons, d’ouvrir et de rendre accessibles les archives en évoquant les relations commerciales de la Hill Company. Jason Price, de la maison de vente aux enchère Tarisio (New York) a fait la lumière sur le commerce de violons transatlantique au cours de la deuxième guerre mondiale en renvoyant à l’exemple donné par les archives Cozio. Jean-Philippe Echard (Paris) a présenté les efforts consentis par le Musée de la musique de Paris pour lutter contre la dissimulation de faits historiques et a révélé comment il a été possible, grâce à la cryptographie, de déterminer les prix fixés même s’ils avaient été codés. Partant de cas pratiques issus de la «Guerre des violons», le luthier Mark Wilhelm (Suhr) a mis en évidence l’ampleur du rôle de la Suisse comme point de transit, et le fait qu’elle ne reculait ni devant l’escroquerie, ni devant la contrefaçon, ni devant le recel.

Dotée du flair d’une véritable enquêtrice, Heike Fricke (Leipzig) a reconstitué les objets perdus qui avaient appartenu à la collection d’instruments de musique de Berlin. Prenant exemple sur la collection Kaiser-Reka, Philipp Hosbach (Leipzig) a complété la problématique au-delà des instruments de musique classiques. Citant le cas de musiXplora, Josef Focht (Leipzig) a montré ce que les sciences humaines numériques pouvaient apporter aux disciplines apparentées pour identifier des effectifs si elles utilisaient les méthodes de la police criminelle telles que le recoupement d’informations. Le luthier et restaurateur Balthazar Soulier (Berne/Paris) est intervenu en mettant en évidence les possibilités offertes par la recherche de matérialité en sciences légales, et a démontré comment la suppression de traces et les fausses étiquettes, souvent prises à la lettre, pouvaient être révélées en examinant les vernis, les étiquettes, les sceaux et d’autres indices. Profitant de l’occasion d’avoir la parole, il a plaidé pour que les négociants et les luthiers signent eux-mêmes leur instrument, lesquels pourraient alors être identifiés ultérieurement sans le moindre problème. Une fois de plus, Michael Baumgartner (Bâle) s’est révélé être bien plus qu’un expert de l’identification, des attributions erronées, des contrefaçons et de la contrebande.

La conférence s’est achevée sur la présentation, par Pascale Bernheim (Paris), des activités de l’Association Musique et Spoliations dont elle a participé à la fondation, tandis que la juriste Sandra Sykora (Zurich) a montré, désabusée, les limites d’un traitement et d’une restitution par la justice en en appelant à la dignité et à l’éthique de la branche au moins pour l’Allemagne et la Suisse.

Les exposés ont été complétés par quatre tables rondes et un récital en solo de la violoniste Tiffany Tan (HKB) avec des morceaux de compositeurs et compositrices qui avaient été ostracisés, interdits, déportés, ruinés ou contraints à prendre la fuite: Erwin Schulhoff, Stefan Wolpe, Grażyna Bacewicz et Paul Hindemith, quoique des mouvements de la main de Johann Sebastian Bach destinés à la danse se sont immiscés çà et là en tant qu’éléments fondateurs de la culture allemande.

Un symposium complémentaire organisé à Paris a fait suite à la conférence de Brienz: The spoliation of musical instruments in Europe. 1933–1945.

Fortement emprunte de confiance mutuelle, la manifestation a accueilli de nombreux visiteurs aux exigences diverses (seuls les musiciens ne sont pas venus). À l’aide d’exemples, elle a donné des pistes pour aborder la suite de cette thématique complexe: former des réseaux, se faire confiance, interroger les autres, découvrir et traiter d’autres stocks et les rendre disponibles. C’est justement parce que les stocks des musées et ceux des négociants sont complémentaires qu’une collaboration entre particuliers et institutions est nécessaire, quoiqu’il ne faudrait pas oublier de thématiser les conflits d’intérêt. Par ailleurs, il est important de développer une certaine légèreté pour toucher le public: relater de façon vivante et raconter des histoires comme la presse l’a déjà fait, tout du moins en partie.

L’extension du cercle de travail en recherche de provenance par un cercle de travail sur les instruments de musique est envisagée, et un projet de recherche bernois sur la Suisse est également prévu.

 

Dr. Thomas Gartmann, Berne – 22/07/2022